Recherche

Interview exclusive de Michel Serres

Michel SerresNé en 1930 à Agen, Michel Serres est philosophe, mathématicien, historien des sciences, membre de l'Académie française, écrivain, alpiniste, poète et enseigne l'histoire des sciences à l'Université Standford en Californie où il passe la moitié de l'année. Il a aussi enseigné toute sa vie à La Sorbonne et à l'École Normale Supérieure.

Dans son ouvrage, Le Mal propre (Éditions Le Pommier), Michel Serres analyse la catastrophe écologique qui guette la planète à l’aune de deux concepts selon lui viscéralement liés : le sale et la propriété.

Nous avons eu le plaisir de le rencontrer.

Cibles & Réseaux Dirigeants : « Nous sommes plus proches des animaux que nous le pensons » dites-vous. Vous montrez que ce qui fonda d’abord la propriété avait un rapport avec le sol, avec nos déchets comme avec nos morts, pour créer un « pagus », inviolable et sacré, « matrice » de toute légitimité. En quoi le « propre » n’est-il pas pour vous l’inverse du sale mais la propriété ?

Michel Serres : Pour moi le propre est l'inverse du sale aussi, parce qu’en langue française, le mot propre signifie à la fois la propreté, c'est-à-dire l'inverse du sale, mais aussi la propriété, puisque l'on dit le mot propre ou un espace propre, c'est-à-dire à la fois net et qui m'appartient. Donc, je joue un peu sur la double signification du mot propre en langue française, ce qui d'ailleurs met au supplice mes traducteurs dans d'autres langues, bien entendu.

Alors revenons aux animaux. En effet , il y a des conduites qui, dans l’hominien, chez l'Homo Sapiens, ressemblent aux conduites animales, et en particulier lorsque les animaux délimitent leurs niches : ils pissent et ils fientent sur les bords, ce qui a une double fonction, à la fois de circonscrire l'espace dans lequel ils copulent, élèvent leurs enfants, ou les nourrissent, et à la fois d'empêcher d'entrer les étrangers. Or, nous agissons de même : si vous m'invitez à dîner et que je crache dans la salade, je la garderai pour moi. Autre exemple : une chambre d'hôtel est d'autant plus ouverte à l'étranger qu'elle est propre, et elle est d'autant plus fermée à quiconque dès que j’en ai sali les draps et les serviettes. Par conséquent il y a là une sorte de droit naturel ; ce n'est pas que je sois pour le droit naturel, mais anthropologiquement ont voit très bien comment on passe de l'un à l'autre, et donc salir, c’est s'approprier. C'était cela, ma démonstration initiale.

 

C&R D : Vous insistez, après les temps archaïques, sur le « temps des religions » où, sur ce même sol, des sacrifices humains ou animaux sont faits aux dieux. La théorie du « bouc émissaire » de René Girard, votre ami, puise-t-elle aux mêmes sources ? (je me réfère à son dernier livre « Achever Clausewitz »)

Michel Serres : Pas tout à fait, parce que René Girard s'intéresse aux questions du mimétisme. Pour lui la violence vient du mimétisme — ce qui est vrai d'ailleurs — et je ne falsifie pas du tout la théorie de René Girard, au contraire je l'amplifie. Ce qui m'a fait réfléchir sur le temps des religions c'est que, en poursuivant les conduites animales, le pagus qui a aussi un double sens à la fois agricole et mortuaire, est en effet à la fois la racine du mot paysan et la racine du mot païen. Par conséquent il semble bien que le pagus archaïque, c'est-à-dire l'espace de la propriété paysanne venait du fait qu'on avait enterré là l'ancêtre, c'est-à-dire qu'on avait là la racine de la religion païenne. Et, ce qui m'intéresse là, c'est qu’au moment où le christianisme intervient, cet espace-là du pagus, qui était la terre des ancêtres, donc la terre sacrée (sacrée voulant dire « où on a fait le sacrifice », c'est-à-dire où l'on a tué ou enterré l'ancêtre), cette terre sacrée disparaît de celle qui est sous nos pieds. C'est dire que la conversion au christianisme a rendu la terre profane, puisque la Terre Sainte (elle n'est plus sacrée, elle est Sainte), elle, est ailleurs. Elle est dans un endroit où peut-être je n'irai jamais, ou peut-être j'irai en pèlerinage, et du coup l'espace devient complètement profane.

On n’a peut-être pas mesuré l'importance de la révolution que cela implique : la preuve, c'est que dès lors que vous avez sous vos pieds une terre sacrée, une terre sainte, la guerre fait rage. La Marseillaise le dit, ce qui est une régression énorme sur cette conversion-là. La Marseillaise est sanglante à cause justement de l'idée que la terre, ou le territoire, ou la nation, implique que nous avons sous nos pieds une terre sacrée. Et la preuve encore, c'est qu'à l'endroit de la Terre Sainte (ce que nous appelons la Terre Sainte) la guerre encore fait rage, et elle est irrécupérable.

 

C&R D : Vous semblez troublé par l’originalité du christianisme qui s’affranchit de la souillure et de la propriété. Cette dématérialité est-elle pour vous un progrès dans l’aventure de l’homme ?

Michel Serres : Ce n'est pas un progrès dans l'aventure de l'homme, cela définit l'hominisation. Homo Sapiens, que l’on peut appeler aussi « Homo errans », « Homo peregrinus », est différent des animaux. J'ai dit qu'il était semblable aux animaux dans la mesure où la conduite était la même, mais tout d'un coup la conduite n'est plus la même, parce que les animaux ont un territoire, et nous n'avons plus de territoire.

Le fait que nous soyons des hommes est défini à la fois anthropologiquement, c'est-à-dire qu’il n'y a plus de terre qui soit à nous, et à la fois historiquement. Car qu'est-ce que l'Homo Sapiens ? C'est une espèce animale qui est sortie d'Afrique, qui s'est répandu dans l'univers. Et dans une question qui va suivre, vous parlez de la mondialisation qui aurait selon vous son premier acte dans la Renaissance : eh bien, pas du tout ! La mondialisation date du moment où Homo Sapiens sort d'Afrique… Et même encore, il sort du Kenya, et il se répand en Afrique, puis se répand dans le monde : la mondialisation date d'il y a 100 000 ans, ou même d'un million d'années !

Cela revient à dire que l'horizon de la culture n'est plus aujourd'hui un horizon millénaire des cultures que nous avons apprises à l'école, mais l'horizon milliardaire de la formation de l'univers et l'horizon millionnaire de la formation du vivant. Il y a donc aujourd'hui un décalage formidable de notre héritage, au point de vue temporel… Nos ancêtres, nos parents, et nous quand nous étions jeunes, nous n'avions comme horizon temporel de l'homme que quelques milliers d'années, or nous avons aujourd'hui un horizon temporel de millions et de milliards d'années, ce qui change complètement notre manière de voir le monde. C'est ça le grand changement. La mondialisation économique n'est rien à côté de ça. La vraie mondialisation nous a été donnée par le savoir, dans un horizon temporel immense et qui n'a plus rien à voir avec celui de nos ancêtres.

 

C&R D : Paradoxalement c’est la religion chrétienne qui a donné pour mission à l’homme de s’approprier le monde et le transformer (à l’inverse des religions pour lesquelles rien ne change et où le temps est cyclique) donnant naissance, par symbiose avec la rationalité grecque, à « l’Occident ». L’homme occidental a-t-il oublié la part spirituelle du message pour ne garder que la part matérielle ?

Michel Serres : Je ne comprends pas cette question, parce qu'elle est, disons, journalistique. On répète éperdument aujourd'hui que nous sommes matériels et que l’on n’est plus spirituels. Mais ça c'est une question qu'on a posée à chaque génération, et qui est la question du vieillard qui ne comprend pas ses enfants ! Je ne peux pas répondre à cette question, sinon dire que c'est le contraire… Il faut repartir à zéro et reformuler la question en disant : « lorsque nous étions à l'école, on nous apprenait une physique où il n'y avait que des causes, des forces et des énergies, et on respectait la révolution industrielle ». Or s'il y a quelque chose aujourd'hui qui est nouveau, c'est que la physique, la chimie, la biologie, découvrent dans le monde matériel l'universalité du code, et par conséquent, du spirituel ! C'est-à-dire… que c'est exactement le contraire ! D’ailleurs l'homme occidental aujourd'hui, s’il sait un peu de science, sait que le monde est dirigé par des codes : il y a les codes de l’ARN du vivant, il y a les codes des formulations chimiques, etc.

Et du coup, cette question, c'est une question de vieux gâteux qui ne comprend rien à la génération moderne qui a découvert exactement la même chose que ce qu’il dit. C'est-à-dire que c'est lui le vieux gâteux qui est un matérialiste naïf et un peu idiot… C'est ça le gâtisme de l'Occident, qui parle de valeurs alors que ces valeurs sont mortes et qu’il les a tuées, alors qu'il y a de nouvelles valeurs qui sont aujourd'hui en changement de vitesse et dont il ne comprend rien… Je suis presque irrité par cette question qu'on entend toujours dans les journaux et dans les entreprises, et qui est exactement le contraire de ce qui se passe : ceux qui disent qu'ils sont spirituels sont précisément ceux qui ont installé la matérialité du monde occidental. Et ils ont le culot de parler de spirituel : merde !

 

C&R D : Vous distinguez plusieurs fins successives de la propriété – ou plutôt ses mutations – et remarquez une rupture capitale au début du XXe siècle : la fin de la part prééminente du « territoire » et de l’agriculture dans les activités humaines et l’avènement d’une multitude d’objets matériels ou immatériels (médias). Cela engendrerait donc une pollution considérable et que nous ne pourrions plus maitriser ?

Michel Serres : Cette rupture là, elle est toute simple : qu'est-ce qui a été le plus important au XXe siècle ? La réponse est : la fin de l'agriculture. L'agriculture commence au néolithique, au début du XXe siècle nous étions dans des pays analogues aux nôtres entre 72% et 79% d'agriculteurs, et à la fin du XXe siècle nous ne sommes plus que 2,4% à 2,1% d'agriculteurs. Par conséquent, le pagus dont je parlais disparaît, et on peut dire que le XXe siècle marque la fin du néolithique, d'une certaine manière, et nous n'avons pas conscience de cette nouveauté formidable.

D'ailleurs je l'avais dit dans un livre précédent qui s'appelle « Hominescence ». Du coup, je retrouve la question précédente, c'est-à-dire qu’aujourd'hui nous sommes dans le règne du doux plus que dans le règne du dur, c'est-à-dire dans le règne des codes plus que dans le règne des forces. Et du coup, en effet, on découvre l'importance de l'immatériel, c'est-à-dire du codage, à la fois dans la vie, dans l'univers, dans le monde, etc. Et du coup, je distingue en effet dans mon livre une pollution dure (celle, par exemple, des déchets industriels), et la pollution douce (celle des signaux, des messages, et… du langage).

Il suffit de regarder par exemple l'entrée des villes, où la loi du marché a fait exploser une laideur incroyable. On passait autrefois d'un univers rural à un univers urbain dans une transition qui pouvait donner des paysages extraordinaires. Aujourd'hui nous pourrions, bien sûr, maîtriser cette laideur à la condition que la classe dominante ait une sensation vive de la beauté, ce qu'elle a perdu ! La France était la douce France, et elle est devenue la France laide, voilà ! La France dont j’ai honte devant les étrangers…

Et là, il faut dire à propos de maîtrise que la classe dominante, c'est-à-dire celle qui aujourd'hui décide dans mon pays, est probablement la moins cultivée de toute l'histoire française. C'est probablement la plus brute. Elle a laissé en effet se propager cette laideur, ce qui est quand même étrange quand on pense au Moyen Âge, à la Renaissance, à l'Âge Classique, qui avaient le sens de la beauté. Le sens de la beauté aujourd'hui a été perdu par nos décideurs, mais ils n'en parlent jamais, ils ne savent pas ce que c'est.

 

C&R D : Cela fait un lien avec la question suivante, sous un angle un peu particulier : vous êtes très dur avec la société de consommation et son emblème majeur, la publicité (à propos de la laideur des villes). Mais ne s’agit-il pas plutôt d’un mauvais emploi de celle-ci ? Qui pourrait dire si un jour le « contrat naturel » que vous appelez de vos vœux n’aura pas besoin de ce savoir-faire de la publicité pour se diffuser ? Bon, c'est un angle un peu particulier…

Michel Serres : Oui. C'est un angle un peu particulier, mais il est intéressant. Il faut quand même distinguer publicité et publication. Le savoir, c'est mon métier, a été délivré de façon décisive dès la fin du Moyen Âge par le fait qu’il est fondé sur la publication. Autrefois le savoir était secret, c'est-à-dire qu’il était non publiable, et ce secret interdisait non seulement la diffusion mais l'éducation, non seulement l'éducation mais l'invention parfois. Nous avons découvert que la publication, c'est-à-dire la non mise au secret, était le fondement du développement du savoir. Alors cette publication est devenue, avec la société de consommation, la publicité, mais il ne faut pas confondre l'un et l'autre. Mise en public, ça voulait dire « ce n'est plus secret », mais la publicité c'est l'envahissement de l'espace, et c'est tout à fait différent ! Quand on publie, on ne veut pas envahir l'espace, on veut dire « c'est à votre disposition, je mets à votre disposition mon savoir, mon résultat ». La publicité, c'est autre chose, c'est un envahissement violent de l'espace, quelque chose comme une appropriation.

Je le dis dans mon livre. Le publicitaire dit « je vais acheter 10 m² de surface », mais en fait il ment, il n'achète pas 10 m², il achète des kilomètres cubes de vue ! Ce qui est tout différent ! Il intervient dans ma perception visuelle, la mienne, celle des autres. Il dit qu'il achète 10 m² d'écriture, mais ce n’est pas vrai, il achète des kilomètres carrés de vue, c'est-à-dire des milliers de personnes, et de même pour le son ! Vous rappelez-vous cette publicité qui s'appelle « La voix de son maître » ? Personne n'a jamais décodé cette publicité, mais elle est très belle et elle dit « vous êtes des chiens mais je suis votre maître » ; c'est quand même extraordinaire de dire ça ! Et les gens acceptent d'être le chien de celui qui parle !

Et ce n'est pas cela, la publication. Il y a donc une différence essentielle entre publication, qui est humble et qui met à la disposition un résultat souvent rare, et la publicité, qui est imposée, qui est un esclavagisme : vous êtes les chiens de ce que je dis, et ce que je dis n'est pas rare, je suis seulement le plus fort ! Ce qui est la plus vieille annonce du monde.

 

C&R D : Quant au numérique, que l’ordre marchand a inventé, à base de silicium et de si peu d’énergie, n’est-il pas avec internet et ses applications accessibles au plus grand nombre (Google, Wikipédia… auquel nous vous savons très attaché) un pas capital vers la création, je ne sais pas, je vais appeler ça d’une noosphère lucide et vertueuse ?

Michel Serres : Alors dans cette question, il y a une particularité qui m'intéresse, c'est que vous dites que l'ordre marchand a inventé le numérique : eh bien c'est tout simplement faux. Le numérique a probablement été inventé par les hindous au premier millénaire avant Jésus-Christ, il a été réinventé indéfiniment par la société savante, et l'ordre marchand n'a rien inventé du numérique. L’ordre marchand a inventé d’autres choses, d'ordre fondamental, par exemple l'équilibre des échanges, et il faut le respecter parce que c'est assez extraordinaire.

Le numérique moderne tel que nous le traitons aujourd'hui a été inventé au CERN, c'est-à-dire par des physiciens atomistes et des mathématiciens cosmologistes qui ont inventé le net, qui a été utilisé ensuite pour des motifs militaires aux États-Unis et ensuite par l'ordre marchand. C'est d'abord la science, ensuite les militaires, et finalement l'ordre marchand, et l'ordre marchand n'intervient qu'à la fin. Si c'est une noosphère, c'est qu'elle est savante, compréhensive, intellectuelle, épistémologique si vous voulez, mais pas marchande du tout ! L'ordre marchand a naturellement récupéré le numérique, mais ce n'est pas là qu’il est le plus fonctionnel. Que ça soit une noosphère vertueuse, je le souhaite, mais nous sommes aujourd'hui en équilibre dans ce net entre les buts intellectuels, encyclopédiques type Wikipedia, et les buts de la société marchande. Cette noosphère est toujours en équilibre entre les deux.

Vertueuse, je le souhaite, mais revenons là dessus. Ceux qui critiquent la coupure numérique, c’est-à-dire la coupure entre ceux qui ont accès au numérique et les autres, oublient deux choses.

La première c'est que, l'histoire commence à l'invention de l'écriture. Or vous le savez, depuis l'invention de l'écriture, c'est-à-dire le troisième millénaire avant Jésus-Christ, jusqu’à aujourd'hui où on a inventé cette utilisation du numérique, le nombre de langues non écrites est de beaucoup supérieur au nombre de langues écrites. Par conséquent, qu'est-ce que l'histoire, sinon du racisme ? L'histoire telle que nous l'avons apprise exclut les langues sans écriture, il y a là une coupure beaucoup plus importante que la coupure numérique dont on parle aujourd'hui. Et la coupure numérique me paraît au contraire pouvoir combler peut-être la coupure linguistique et d'écriture telle qu'on l'a connue à cette époque.

La seconde c’est que l'invention d'un support avec un message quelconque, invention qui a précédé la coupure numérique, est formidable. On dit toujours « l'invention de l'imprimerie, c'est formidable, Gutenberg a imprimé la Bible ». Et c'est vrai ! La Bible de Gutenberg est restée célèbre, on a inventé le livre, et le protestantisme a été fondé en même temps que les gens ont pu se procurer la Bible imprimée.

 

C&R D : Dans un but de diffusion ou un but de conservation ?

Michel Serres : Mais des deux, bien sûr ! Puisque que la diffusion et la conservation vont de pair, forcément. Plus vous diffusez et plus vous conservez. La Réforme est intervenue en même temps que l'invention de l'imprimerie, certes, mais on oublie que le porno a suivi la Bible tout de suite, et l’a même précédé ! Le vice a accompagné la vertu, mais c'est vrai à l'origine de l'écriture aussi bien que de la parole et d’Internet. Par conséquent, non seulement le porno a accompagné la Bible, mais ça continue, bien entendu. Vous connaissez des gens pour lesquels le vice n'accompagne pas la vertu ? Je n’en connais pas, les donneurs de leçons sont en général les plus hypocrites des hommes, et par conséquent, vive le vice ! Que voulez-vous, je n'y peux rien !

Je peux vous raconter l'histoire de l'Académie des Sciences Morales et Politiques qui voulait qu'on condamne le porno, et l'Académie Française avait répondu sur mon conseil « citez-moi un roman qui ne parle pas de l’adultère ». Si vous vous lavez les mains de telle sorte qu'il n’y ait plus du tout de microbes sur vos mains, vous avez créé un espace que les biologistes appellent axène, qui a la particularité d'être un puits vertigineusement attractif pour tous les monocellulaires possibles, c'est-à-dire les microbes. Plus vous êtes propres, et plus vous tomberez malade… Et par conséquent, quand le vice accompagne la vertu, il est un très bon adjuvant de la vertu.

 

C&R D : C’est la création d'un champ de fragilité…

Michel Serres : C'est la création d'un champ de fragilité. D'ailleurs le principe de précaution n'est que ça : cela entraîne évidemment la catastrophe, c'est-à-dire que si vous vous lavez beaucoup, vous tomberez malade. Alors, lavez-vous, lavez-vous bien, ne vous lavez pas trop, sinon vous tomberez malade. Par conséquent, pratiquez la vertu, mais n'oubliez pas le vice, c'est humain.

C'est aussi un principe de connaissance : ce n'est pas la vérité qui est un principe d'intention, c'est la fausseté, c'est l'erreur. Quand on dit « errare humanum est », ça ne veut pas dire « se tromper est humain », ce qui est plat et un peu con, ça veut dire « qu'est-ce qu'est l’humain, c'est celui qui se trompe » ; c'est-à-dire que l'animal ne se trompe jamais, il suit l'instinct ; il broute toujours parce que son instinct lui dit de brouter ; il fait du lait, par ce que son instinct lui dit de faire du lait. L'homme n'a pas l'instinct, il se trompe. Et c'est comme ça qu'il invente. Et c'est comme ça qu'il apprend. Donc le vice et l'erreur sont la source de la vertu et de la vérité.

 

C&R D : En changeant de plan et de perspective, c’est en Europe qu’est né l’Occident ; à voir le destin prévisible de la Chine, de la Russie ou des Etats-Unis qui retourneraient à leur tradition isolationniste (selon la doctrine de Monroe), n’est-ce pas de là que peut venir le sursaut que vous attendez et la rédaction, après les Droits de l’homme et du citoyen au XVIIIe siècle, de ce fameux « Contrat naturel » (entre l’homme et la nature, dont il ne serait que locataire) ?

Michel Serres : Je comprends aussi peu cette question que celle sur laquelle je m’exprimais à propos du spirituel. Pourquoi ? Parce que je ne sais pas ce que veut dire le destin prévisible de l'Asie, parce que la prévisibilité n'existe pas en histoire. D'autre part, je ne suis pas sûr que ce soit en Europe qu'est né l'Occident, même si on peut le dire historiquement. Enfin, il faut savoir que les droits de l'homme et du citoyen sont considérés dans beaucoup de pays du monde comme des avancées de l'impérialisme occidental.

Ce qui est original en Europe me semble-t-il, c'est peut-être autre chose : c'est que l'Europe n'est pas une nation, et elle a une vertu que je décris un peu dans mon livre « La Guerre Mondiale », c'est qu'elle ne demandera jamais à ses enfants le sacrifice de leur vie. Et ça c'est tout à fait nouveau, c'est-à-dire que l'Europe ne fera pas la guerre, elle ne peut pas faire la guerre parce qu'elle est un compost de nations, et quand je dis compost je veux dire de la merde vraiment, et que cette merde là c’est le vice dont je parlais tout à l'heure, c'est-à-dire qu'elle engendre la vertu.

Alors, je ne suis pas complètement sûr que ce soit de l'Europe que j'attends la signature d'un contrat naturel. Je crois au contraire que dès que vous distinguez l'Europe, la Chine, les États-Unis, l'Asie, on n'est pas dans le cadre du contrat naturel, parce que la délimitation des territoires en fait toujours des territoires au sens animal. Et nous revenons à la première question : dire précisément qu'il y a des frontières, c’est dire que nous sommes des animaux et que nous allons pisser sur la frontière.

Et c'est çà le fond du fond de ma démonstration ; et tant qu'on a une carte, une mappemonde où on dessine, avec des couleurs, l'Europe, la Chine, les Etats-Unis, la Russie, alors on est comme des animaux qui mettent la pisse sur les frontières pour excéder les autres. Et le contrat naturel, hélas, ne pourra se signer que dès lors que nous saurons que nous sommes les matelots d'un seul navire, que le navire c’est la planète. D'ailleurs je tiens comme une vraie révolution le jour où nous avons vu la planète bleue ! Avec les photographies d'astronautes, nous avons su, en effet, que nous étions aujourd'hui embarqués ; la vieille idée de Pascal dans ses Pensées « nous sommes embarqués » a pris tout d’un coup un vrai sens, son sens, son sens concret : nous sommes embarqués là, et tant qu’on pensera par nation…

Je vais vous raconter une dernière histoire que je raconte dans « La Guerre Mondiale ». Nous sommes passés à la télévision avec Boutros-Ghali, tous les deux en discussion. Bien entendu, à la télévision, on n’a rien pu dire puisque l'animateur est là pour nous faire taire et non pas pour nous faire parler, mais nous avons été très contents de parler quatre heures ensemble par la suite, après l'émission bien sûr (vous savez qu'on a calculé, maintenant la chose est avérée, que la moyenne de temps de parole donné à quelqu'un qu'on interroge à la télévision est de cinq secondes, et que le reste c'est la présentatrice qui l’occupe ?). Boutros-Ghali m'a dit « Je suis désespéré parce que vous me parlez de l'eau, de l'air, de la pollution, mais chaque fois que je vois des gens des institutions internationales, les gens me disent : Mais monsieur, nous ne sommes pas là pour parler de l'eau ni de l'air, nous sommes là pour défendre les intérêts de nos gouvernements ! ». Il n'y a pas d'institutions mondiales ! Il n'y a que des institutions in-ter-na-tio-na-les, inter - nationales, c'est-à-dire avec la carte de la Chine, de la Russie, des États-Unis, et on ne parle pas de la planète. Par conséquent il n'y a dans ces institutions internationales aucun espoir de signer le contrat naturel, aucun ! Il faudrait inventer une autre institution, qui alors représenterait, elle, l'eau, l'air, la terre, le feu, etc. C'est une utopie, mais l'histoire n'a jamais avancé que par des utopies, et le philosophe est chargé de construire les utopies. C’est ce que je fais dans « Le Mal Propre », et dans « La Guerre Mondiale ».

 

C&R D : Pour conclure, est-ce que cette utopie existe chez les étudiants, et dans l'enseignement que vous donnez à Stanford ? Y a-t-il dans cette jeune génération de nouveaux élans, de nouveaux éveils, même si à Stanford les Américains ne sont plus les plus nombreux…

Michel Serres : Oui, ce sont des mélanges, vous l'avez dit tout à l'heure. Cette parole-là a plus de chances d’être écoutée ou entendue dans la jeunesse, car enfin… quand un type est intelligent, la plus grande chance qu'il le soit, c'est quand il est jeune ! Après, il est malade de la société, forcément. Et s’il y a de la nouveauté, en effet elle peut être plus entendue par la jeune génération. C'est la fonction dans l'enseignement, d'injecter de la nouveauté chez des individus qui croient encore à de vieilles choses comme le spirituel...

 

Propos recueillis par Paul Minelle et Jean-Louis Burlereaux.

Mai 2009