Cibles & Réseaux Dirigeants : Qu’est-ce qui peut déclencher le besoin ou l’envie de se préparer à la vieillesse quand aucun signe ne l’annonce ?
P. Anselm Grün : Si nous ne ressentons pas encore personnellement les effets de l’âge, soyons-en reconnaissants. Mais nous avons tous, dans notre entourage, des personnes qui quittent la vie active, des parents ou des amis qui vieillissent. Nous ne pouvons pas en faire abstraction. Alors nous devons réfléchir à la manière dont nous agirons un jour, lorsque nous n’aurons plus la situation bien en main, lorsqu’on nous remplacera au poste que nous occupons. Cela permet d’acquérir une plus grande sérénité. Nous pouvons alors profiter de nos forces et de nos capacités en toute reconnaissance, sans craindre de les voir un jour nous abandonner.
C&R D. : L’art de vieillir est-il plus difficile à acquérir pour un homme ou pour une femme ?
P. A. G. : Les femmes ont plus de facilité à se préparer mentalement à la vieillesse. De par la nature, elles y sont déjà confrontées. Lorsque les enfants quittent la maison, lorsque survient la ménopause, la femme sent qu’elle doit se réorienter. Elle apprend à accepter que la vieillesse s’installe progressivement. Les hommes peuvent se définir encore longtemps par le biais de leur métier et ignorer les limites physiques et intellectuelles qui font leur apparition dans leur travail. Mais à l’heure de la retraite au plus tard, il leur faut réfléchir à la meilleure manière d’aborder la vieillesse. Quelques uns travaillent encore plus après la retraite qu’avant, afin d’échapper au vieillissement. Mais à un moment ou à un autre, l’âge se manifeste inéluctablement ; il faut alors l’affronter et apprendre l’art de bien vieillir.
C&R D. : Peut-on s’opposer à son vieillissement et renoncer à vieillir en en faisant un combat, en gardant toute sa présence d’esprit active et en continuant à travailler le plus longtemps possible ?
P. A. G. : On peut refouler et dissimuler son vieillissement en travaillant le plus longtemps possible. Mais le refoulement, loin de combler la vie, génère en nous la crainte de voir les effets de l’âge se manifester un jour ou l’autre avec force. Celui qui lutte contre le vieillissement dépense beaucoup d’énergie. Il sera de toute façon perdant et aura alors le sentiment d’être un raté. Celui qui accepte de vieillir dispose de plus d’énergie pour les tâches qui l’attendent encore, et peut alors s’y adonner sereinement aussi longtemps qu’il en aura la force.
C&R D. : L’évolution démographique va inévitablement vers une augmentation de la part des « vieux » dans la population.
Nous vivons de plus en plus vieux ; pourtant notre monde n’a jamais été aussi atteint par le « jeunisme », avec l’illusion de la recherche de la jeunesse perpétuelle.
Les « vieux » veulent ressembler aux jeunes et les jeunes ne veulent pas vieillir.
Nous sommes bien loin de « l’art de bien vieillir ».
Cela ne vous rend-il pas pessimiste quant à la capacité qu’auraient les hommes d’aujourd’hui à recevoir la sagesse des « vieux » et même les vieux d’être « sages » ?
P. A. G. : Le psychologue suisse C. G. Jung voit une perversion de la culture dans le fait que les seniors se comportent comme les jeunes. La culture veut que les anciens aient leur place et qu’ils soient respectés. Ils doivent s’accepter comme tels et défendre ouvertement leurs valeurs. S’ils cherchent à imiter les jeunes, ils se ridiculisent eux-mêmes et auront pour toute réponse un sourire excédé. Les seniors doivent avoir un comportement en rapport avec leur âge. Ils peuvent alors laisser la jeunesse aux jeunes, sans les jalouser, sans les envier, car ils sentent que l’âge a lui aussi sa propre valeur. Aujourd’hui, il leur revient d’afficher positivement leur identité d’anciens.
C&R D. : Y a-t-il des cultures ou des pays pour lesquels, en 2009, « l’art de bien vieillir » soit plus facile à maîtriser que d’autres ?
Pensez-vous que les Français soient dans une situation particulière par rapport à cet « art de vieillir » ?
La France est parmi les pays européens le pays où la part des seniors dans le marché du travail est la plus faible. Est-ce à dire que la France est un pays rétif à l’art de vieillir puisqu’elle a déjà du mal à profiter de ses seniors ?
P. A. G. : Il existe certainement des différences culturelles entre chaque pays. En Asie, par exemple, le livre sur la vieillesse est lu avec intérêt. Aux États-Unis, c’est le contraire : le sujet est tabou. Tout le monde veut être jeune, personne ne veut admettre ses propres limites. Je ne suis pas très à même de juger de la situation en France. Mais si la France est le pays d’Europe qui emploie le moins ses seniors, c’est bien qu’on ne leur fait plus grande confiance. C’est aussi la tendance en Allemagne. Mais les entreprises sont de plus en plus nombreuses à recruter des seniors, car elles apprécient leur expérience et leur loyauté et reconnaissent qu’ils peuvent apporter un certain équilibre au sein des collaborateurs.
C&R D. : Nous entendons autour de nous : « Je dirige une entreprise depuis de nombreuses années, je suis en pleine possession de mes moyens et il me reste de nombreux défis à relever. Évidemment je vieillis. Mais si je n’étais pas dirigeant, on me parlerait de retraite. »
Ce dirigeant doit-il apprendre à « lâcher prise » graduellement pour se retirer sans souffrir, en ayant le sentiment de la mission accomplie ? Comment doit-il s’y prendre ? Préparer son successeur ? Quand doit-il commencer à se préoccuper de « l’art de bien vieillir » ?
P. A. G. : Pour un chef d’entreprise, il existe diverses manières d’aborder la vieillesse. L’un, avant de se retirer, transmet son affaire à son fils ou au successeur qu’il a choisi. Il reste au côté de son fils du geste et de la voix, le conseille si celui-ci le souhaite, mais n’intervient plus de façon active. Il n’est pas si facile de lâcher la bride. Tel autre continue à assumer la responsabilité de l’entreprise tout en déléguant de plus en plus, les affaires courantes par exemple. Sa tâche consiste davantage à conduire l’entreprise vers un bel avenir, à garantir la sécurité des employés et à maintenir la cohésion dans l’équipe. Celui-là travaille de moins en moins sans cependant se retirer complètement. Mais c’est là aussi une façon d’aborder le vieillissement. Il donne paternellement un coup de main à ses employés sans qu’il ait besoin de prouver sa puissance de travail. Tel autre encore – et c’est l’exemple que vous décrivez – continue à travailler tant qu’il est en pleine possession de ses moyens. Le danger réside dans ce qu’il ne s’aperçoit pas que sa gestion est de plus en plus autoritaire et que c’est finalement au détriment de l’entreprise. Et le danger réside aussi dans le fait qu’il passe à côté de sa vieillesse. Il refuse de l’admettre et rate ainsi certaines des tâches essentielles qui reviennent à l’âge : devenir plus sensible à sa propre intériorité et plus attentif à son entourage, vivre en faisant plus attention, gagner en sagesse et en douceur. Ceux-là s’endurcissent en vieillissant, car ils sont durs envers eux-mêmes.
C&R D. : Que signifie « bien vieillir » quand la mémoire, la pensée organisée et même les liens affectifs ont disparu ?
P. A. G. : Nous ne pouvons pas choisir la manière dont nous allons vieillir. Nous pouvons nous entraîner à vieillir, à « lâcher prise ». Celui dont l’intellect demeure intact sera moins exposé à la sénilité. Mais si nous sommes atteints de la maladie d’Alzheimer ou de démence sénile, nous avons à faire face à un nouveau défi. L’âme se retire de plus en plus et c’est un processus qu’il faut accepter intérieurement. Une certaine lueur émane de ces gens qui se résignent. Bien qu’ils ne puissent plus communiquer ou presque, ils rayonnent de douceur. Quand la mémoire baisse et que les relations affectives se raréfient, il est d’autant plus important de se réconcilier avec sa solitude et d’accepter l’abandon de ses forces. Il s’agit de bien supporter sa solitude. On ne répugne pas à rendre visite à celui qui y parvient. A contrario, celui qui ne cesse de s’en plaindre culpabilise tous ceux qui viennent le voir… et qui finissent par ne plus y aller du tout. La manière dont je vais vieillir et dont les autres vont me traiter dépend aussi de moi. Il faut s’y entraîner. Cet art s’apprend.
C&R D. : Votre définition du « sage », dites vous, s’applique aussi bien à l’homme sans Dieu qu’au croyant. Dans votre livre, néanmoins, vous ne séparez pas l’art du bien vieillir d’une fin chrétienne ?
Est-ce à dire, par exemple, que l’athée ne peut disposer d’un art de bien vieillir ?
Que diriez-vous aux athées ?
P. A. G. : Le sage et le chrétien, pour moi, ce n’est pas la même chose. Les chrétiens sont nombreux à ne pas gagner en sagesse avec l’âge, malgré leur foi. Néanmoins, celui qui est préoccupé surtout par le matériel ne se facilite pas l’accession à la sagesse. Il a du mal à lâcher prise. Je pense que ce n’est pas la profession de foi qui est décisive ; c’est reconnaître qu’il existe quelque chose de plus grand que soi-même, c’est être sensible au mystère qu’il n’est plus possible de décrire avec des mots. Peu importe qu’on l’appelle autrement que Dieu. Ce qui est vraiment important, c’est que les hommes sachent que ce mystère existe qui donne à leur vie sa signification et qui, en fin de compte, l’englobe. Celui qui est sensible à cette dimension de la vie peut devenir un sage. En allemand, le mot « sage » (Weise) vient du latin « vidi » (j’ai vu). Le sage ne s’arrête pas au superficiel et au matériel, il voit plus profondément. Est sage celui qui voit les choses plus en profondeur, qui ouvre les yeux sur la dimension cachée de l’Être. Je n’essaierais pas de prouver à un athée qu’il existe un Dieu ; je me contenterais de lui demander ce qui le porte, ce qu’est son aspiration la plus intime. S’il peut y répondre, c’est que, finalement, lui aussi effleure Dieu, il perçoit la trace de Dieu. Nous ne pouvons pas prouver que Dieu existe, mais nous percevons le désir qui habite notre cœur. C’est Dieu lui-même qui est présent dans notre désir de bonheur, d’amour, de perfection. Ainsi, nous sentons la trace qu’Il a enfouie dans les aspirations de notre cœur. Nous pouvons parler de ces aspirations avec les autres. La discussion sur l’existence ou la non existence de Dieu n’est pas très fructueuse, car elle fait trop de Dieu un objet déterminé. Or Dieu se situe au-delà de tout objet et de tout sujet : Dieu est le mystère, un mystère plus grand qui nous dépasse.
C&R D. : Le nombre croissant des seniors non actifs est en train de devenir plus important que celui des actifs. Comment concevoir à leur égard une attitude personnalisée et non uniquement économique ? Ou, autrement dit, comment rendre au grand-père son rôle de sage et de patriarche et non un numéro qu’il est devenu dans les maisons de retraite ?
P. A. G. : Les seniors professionnellement non actifs ont une fonction importante pour notre société. Ils ont le temps de réfléchir dans le calme, le temps d’échanger avec d’autres. Nous pouvons leur rendre leur rôle de sage en les questionnant, tout simplement, sur leurs expériences. Nous pouvons leur demander avec curiosité ce qu’ils ont traversé dans leur jeunesse, comment ils ont vécu la fondation de leur famille, l’histoire de leur pays, comment ils se sont sortis de leurs difficultés. En les interrogeant ainsi, nous prenons part à l’expérience de leur vie et avons accès à nos propres racines. Quiconque se coupe de ses racines sombre facilement dans la dépression. Et la dépression est souvent l’appel au secours d’une âme qui a perdu les racines de sa vie. Si nous honorons la dignité des seniors non actifs, ils deviennent une bénédiction pour nous.
C&R D. : Vous écrivez : « La seule vraie question est, à mes yeux : est-que que je crois à ce que je fais ? »
Selon vous, cette question :
- Invite-t-elle à la prudence, à la modestie,
- Laisse-t-elle la place à un dévoiement fanatique ?
- Propose-t-elle systématiquement une adhésion intime ?
P. A. G. : Avec cette phrase « Est-ce que je crois à ce que je fais ? », je ne prône aucun fanatisme. Elle conduirait au fanatisme si je m’obligeais moi-même à y croire, si je me manipulais intérieurement et me plaçais ainsi au-dessus des autres. Ce que j’entends par là, c’est que je ne dois faire que ce en quoi je crois. Si, en tant que senior, je ne fais que ce que les médias proposent, ou ce que mes proches me conseillent de faire, ce qu’ils attendent de moi, je m’éloignerai de moi-même. Il faudra alors que je fasse mes preuves et je serai constamment sous pression. Et il n’est pas bon de devenir ainsi étranger à soi-même. Je dois me limiter et ne faire que ce en quoi je crois, ce qui me paraît important, ce qui me semble servir aux autres hommes. Pour prononcer cette phrase, il me faut un certain courage et une certaine humilité, car cela veut dire que je relativise ce que je fais. Mais cela veut dire aussi que je n’agis pas à l’encontre de mes convictions. Je vis et j’agis de manière authentique, en accord avec moi-même, et j’ai ainsi le sentiment que ma vie porte des fruits.
C&R D. : Comment un non-croyant peut-il sereinement aborder la vieillesse, le chemin final, sans avoir « recours » à Dieu, comme vous le proposez ?
P. A. G. : La question est de savoir qui croit et qui ne croit pas. La frontière entre les deux est fluctuante. Certains non-croyants perçoivent malgré tout le mystère de la vie et sont donc finalement ouverts à quelque chose qui les porte, ouverts pour Dieu, même s’ils s’affirment non croyants. Naturellement, celui qui ne s’attache qu’aux choses matérielles a plus de mal à accéder à une vieillesse sereine. Car pour gagner la sérénité, il faut savoir lâcher prise et s’abandonner en toute confiance. Il ne s’agit pas de s’abandonner au néant, mais à quelque chose qui me porte et m’aime, et donc à Dieu. Que ce mystère du fondement qui me porte, je l’appelle Dieu ou que je le décrive autrement n’est pas décisif. Ce qui est important, c’est que je ne m’en tienne pas à mon ego et que je m’y cramponne.
C&R D. : L’horizon de la mort est-il un moteur suffisant pour initier une nouvelle démarche spirituelle, induisant de profonds changements de comportement, visant au dépouillement ?
P. A. G. : En tout état de cause, la mort me place face à cette question : quel est le sens de ma vie et quelle trace de ma vie j’ai envie de laisser dans ce monde ? L’horizon de la mort m’invite à vivre consciemment, à privilégier l’essentiel et à ne pas me contenter d’une vie superficielle. La mort m’oblige à lâcher la vie. J’irai plus sereinement au-devant de la mort et vivrai aussi plus sereinement si je m’entraîne dès maintenant à lâcher prise. En effet, si je continue à m’accrocher à moi-même, je vais vivre dans la peur que ma vie me soit ravie. Si je confie dès maintenant ma vie à Dieu, la mort ne m’arrachera pas violemment à la vie. Ce sera l’achèvement de ce que je suis pour toujours entre les mains de Dieu.
C&R D. : L’angoisse existentielle devant la mort peut-elle être apaisée par la perspective du ciel chrétien ?
P. A. G. : La peur de la mort fait partie de la condition humaine. Le psychologue juif Irwin Yalom pense qu’une psychologie qui refoule la peur de la mort n’est pas à la hauteur de l’être humain. Il reproche à la théorie de Freud de refouler le phénomène anxiogène de la mort. Le message chrétien peut adoucir cette peur, mais il ne peut l’ôter complètement. Il abolit la peur des ténèbres, de la damnation, de l’échec, de l’absurdité de la vie. Mais il ne peut abolir la peur de la perte du contrôle, des souffrances, de la séparation. Nous ne devons pas refouler la peur de la mort, nous devons entrer en dialogue avec elle, l’apprivoiser. Malgré toute l’incertitude concernant les circonstances de notre mort, elle nous aidera à nous en remettre à la bonté de Dieu le moment venu. La mort alors sera comme une naissance. La femme éprouve aussi une certaine crainte avant d’accoucher ; elle redoute aussi les douleurs liées à la naissance. Mais elle les prend sur elle parce qu’elle se réjouit de l’enfant à venir. De la même manière, nous pouvons, à travers les souffrances de la mort, espérer une une renaissance en Dieu.
C&R D. : Un chrétien pourrait vous dire : « Face à la mort, le Christ a douté et pleuré ». Son attitude humaine qui refuse cette mort n’a-t-elle pas plus de résonance qu’un silence résigné et défaitiste ?
P. A. G. : Personne ne meurt avec plaisir. Jésus n’a pas souhaité mourir si jeune. Il sentait qu’il ne pourrait sans doute pas éviter une mort violente. Il aurait pu s’enfuir. Mais il aurait alors trahi son œuvre. Dans la prière, il a lutté pour être prêt à prendre ce chemin. La mort de Jésus sur la croix n’était pas une mort réjouissante ou édifiante. Jésus est mort dans l’abandon et la souffrance. Pour nous, sa mort sur la croix est un signe d’espoir, l’espoir que la nôtre – quelle que soit la manière dont nous allons mourir – sera un chemin qui mène à la résurrection. C’est dans cette confiance que nous devons aborder la mort. Nous ne la magnifions pas. Nous la considérons comme quelque chose qui nous arrive de l’extérieur et que nous ne pouvons choisir. Mais à travers le désespoir et l’abandon, nous allons nous résoudre avec Jésus et avoir confiance : nous serons accueillis par les bras aimants de Dieu.
Novembre 2009
Philosophe, prédicateur, écrivain, Anselme Grün est né en janvier 1945 au nord de la Bavière, dans une
famille d'artisan. A dix-neuf ans, il entre à l'abbaye de
Münsterschwarzach, de la congrégation bénédictine de Sankt Ottilien
(Sainte Odile).