Cibles & Réseaux Dirigeants : Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser à ce personnage atypique de l’histoire de France ?
Alain Monod : Une découverte dont la richesse est exceptionnelle ! Tout le monde connaît le maréchal de France de Louis XIV, commissaire général aux fortifications, à ses citadelles et ses œuvres purement minérales. Le sujet est battu et rebattu. Je me doutais cependant, par des remarques latérales ou subsidiaires de ses biographes, qu’il existait aussi un personnage libre, indépendant, et fort peu conventionnel. J’ai donc procédé à des recherches sur ce terrain peu fréquenté, en tentant de « percer la cuirasse » du personnage. L’obliger à fendre l’armure, à se restituer dans sa vérité humaine. Surprise totale ! Ce maréchal fuyant Versailles dialogue avec le roi pendant 50 ans avec une liberté de ton et de conscience absolument ahurissante ! Je me suis pris de passion pour cette personnalité qui annonce « les Lumières »...
C&R D. : Le titre de votre livre « Vauban ou la mauvaise conscience du roi » : spéculation d’historien ? Formule marketing de l’éditeur ? Le roi n’a-t-il pas tout simplement apprécié le génie militaire mais fait peu de cas, en lui conservant sa tendresse, des ambitions sociales et spirituelles d’un de ses fidèles sujets ?
A. M. : Un historien ne spécule pas. Et un titre doit susciter l’envie de lire. Vauban est l’antithèse du grand commis marchant scrupuleusement, prudemment et obséquieusement dans les pas du souverain. Il n’est pas de ceux qui consolident la bonne conscience du prince.
Il accompagne le roi de son talent d’ingénieur militaire et garantit une large part de sa gloire. Mais il le critique et le bouscule, via Louvois d’abord, puis, après la mort de ce dernier (1691), par une correspondance et des rencontres directes. Il n’a pas pu détourner le roi de son attraction pour la guerre, ni fléchir sa politique d’intolérance à l’égard des protestants, ni le convaincre de mettre en œuvre une réforme fiscale dont il ne pouvait ignorer la nécessité.
Mais à la fin de sa vie, le roi avait bien pris conscience de ses erreurs : « Ne m’imitez pas, mais soyez un prince pacifique et que votre principale application soit de soulager vos sujets », avoue-t-il au Dauphin, futur Louis XV, sur son lit de mort.
C&R D. : Les forteresses de Vauban ont eu un coût majeur pour le royaume. Au-delà de l’ambition égalitaire du « Traité sur la Dixme royale », cet impôt, s’il avait été imposé, n’aurait-il pas permis à Vauban ou à ses successeurs de poursuivre les fortifications des villes françaises ?
A. M. : Les forteresses de Vauban participent de la définition du « pré carré » cher au maréchal, et achevé par lui. Elles contribuent à la protection de l’hexagone moderne dont le dessin est en voie de fixation. Elles constituent une chaîne d’obstacles à l’invasion du territoire.
La mise en œuvre de la réforme fiscale préconisée par Vauban aurait constitué une telle révolution des mœurs que son produit, après de surcroît la disparition d’un roi au caractère guerroyer, en permanence provocant et provoqué (à la différence de Louis XV et de Louis XVI), n’aurait à l’évidence pas été consacré à la poursuite d’une politique de fortification.
C&R D. : « Les Etats se maintiennent plus par la réputation que par la force ». La construction des fortifications a-t-elle illustré cette affirmation ?
A. M. : La formule est belle mais hélas parfois inexacte. Il est certain que les fortifications de Vauban ont été efficaces pour la protection du territoire. Pendant la révolution française, les espagnols tentèrent de reprendre le Roussillon à partir de la Cerdagne : ils furent bloqués par les citadelles de Montlouis et de Villefranche de Conflent. Outre la « ceinture de fer », instrument de « dissuasion » au sens moderne du terme, le crédit de Vauban contribuait à tenir en respect les puissances étrangères. Mais après Vauban, la réputation de la ligne Maginot n’a pas résisté à la force des panzers allemands…
C&R D. : Vauban drape son plaidoyer pour les Huguenots dans des considérations politiques, militaires, économiques, qui permettraient de penser que l’ingénieur militaire pense à son intérêt pratique (« ne laissons pas partir de bons sapeurs à l’ennemi »). Mais sa conclusion en forme de manifeste de la liberté de conscience n’est-elle pas le vrai centre de son propos ?
A. M. : Vauban n’est ni un idéologue, ni un intellectuel, au sens où il ne s’affiche pas, dans ses écrits, comme un « penseur » de la liberté de conscience. C’est un homme de terrain mais aussi de conviction. Pragmatique, il observe l’existence depuis plus d’un siècle d’une communauté protestante à côté de la majorité catholique. Il en déduit leur nécessaire coexistence. Et, toujours pragmatique, il plaide auprès du roi l’intérêt économique, diplomatique et militaire de la politique d’apaisement qu’il prône.
Mais sa conviction essentielle est qu’en tout état de cause, la répression est inefficace pour des raisons plus profondes. La violence discrédite – et il insiste beaucoup sur ce point – les persécuteurs, et donc l’église catholique. Et de surcroît, elle est tenue en échec par la liberté de conscience dont toute personne engagée porte en elle-même l’exigence. Ce n’est pas le centre des propos de Vauban, mais le cœur de ses convictions.
C&R D. : Vauban, ingénieur militaire, technicien, connaissant la France profonde, n’a-t-il pas perdu la main en oubliant la dimension politique de ses propositions autres que militaires ? Il s’y est vraiment mal pris pour convaincre ou faire évoluer son roi.
A. M. : Je ne suis pas tout à fait d’accord avec la question. La dimension politique des propos de Vauban sur les huguenots, sur la réforme fiscale ou sur bien d’autres sujets comme la question de la paix en Europe est omniprésente. Or Vauban n’est pas Colbert ou Louvois. Il n’est pas à la tête d’un ministère, ni membre du Conseil du Roi. Le discours éminemment politique de ce militaire très civil a pourtant touché le roi, qui n’a pas cessé d’être, sauf à la fin sans doute, à son écoute. Que Vauban ne l’ait pas fait beaucoup évoluer est une autre affaire...
C&R D. : Louis XIV a-t-il réellement mal reçu le fait que Vauban fasse imprimer son « Traité sur la Dixme royale » ? Vauban avait veillé à la donner autour de lui et non à le diffuser. Quelle mouche a pu le piquer, au soir de sa vie, pour lui donner tant de goût du risque politique et polémique, ce qu’il n’avait jamais fait auparavant.
A. M. : Il arrive qu’en vieillissant, les hommes gagnent en liberté, en assurance, voire, cause ou conséquence, en crédit.
Vauban, en 1706 (il meurt en mars 1707), n’est plus depuis plusieurs années requis dans les opérations militaires. Mais il sait le crédit dont il dispose et reste convaincu d’une nécessaire et profonde réforme fiscale, qu’il n’était d’ailleurs pas seul à recommander. Il n’a donc plus rien à perdre et retrouve, à 73 ans, une vigueur toute juvénile pour « secouer le cocotier » d’une société dirigeante paralysée dans ses archaïsmes et ses privilèges.
C&R D. : Quelle est l’influence des propositions sociales de Vauban sur les idées économiques du le XVIIIème siècle ? A-t-on trace de partage de ses idées chez d’autres grands commis de l’Etat ? Aurait-il eu plus de succès si Colbert avait été encore vivant ?
A. M. : Comme je l’ai décrit dans mon essai, Vauban a formalisé une réforme fiscale qui était déjà dans « l’air du temps », chacun ayant conscience qu’un système mis à en place à la fin du XVème siècle ne pouvait perdurer. Se superposaient une multitude d’impôts directs frappant la terre, la maison, les personnes (la taille), et indirects, comme les traites, les aides ou la Gabelle, ces derniers étant « levés » par des intermédiaires, les « traitants ». Impôts injustes, inefficaces, dont chacun s’efforçait de s’affranchir, les intermédiaires se constituant d’insolentes fortunes.
Vauban propose un seul impôt, proportionnel (1/10 des revenus – la « dîme »), acquitté par tous sans exception, assurant la sécurité des contribuables et l’égalité fiscale entre eux. Et la modernité du projet de Vauban, au-delà de son évidente préoccupation de justice, est de proposer une réforme fiscale à vocation économique : en modifiant la fiscalité, on fait évoluer les comportements de la population et on suscite l’accroissement de la production.
Pour Vauban, la fiscalité structure l’économie, au-delà des moyens qu’elle procure à l’Etat. C’est une révolution. Elle parcourra le XVIIIème siècle et les siècles suivants : la croissance est dépendante non pas seulement du volume de l’impôt collecté mais aussi de son mode de collecte. Mais Vauban s’est heurté non seulement à l’hostilité des multiples bénéficiaires du système existant, mais aussi à la situation de guerre quasi permanente qui paralysait la mise en œuvre d’une profonde réforme. La guerre lui a été opposée comme une raison essentielle au report des réformes, mais il s’agissait en partie d’un prétexte à l’immobilisme.
C&R D. : Par ses aspirations de justice sociale et de tolérance religieuse, Vauban n’a-t-il pas été victime d’un complot de l’oubli, attestant l’idée selon laquelle la société française ne peut se réformer elle-même sans révolution ?
A. M. : La masse minérale des œuvres du Commissaire général aux fortifications a certainement écrasé, dans l’imagerie d’Epinal, la personnalité de ce militaire très civil. Les historiens de la génération des Malet Isaac y ont contribué.
Mais la réhabilitation du personnage dans toutes ses dimensions est en cours depuis une quinzaine d’années. On peut citer, par exemple, la publication par Michèle Virol des « Oisivetés de Monsieur de Vauban » (Ed. Champvallon – 2007) qui contribue à cette évolution.
C&R D. : Pourquoi Vauban n’est-il pas devenu un dissident ? Qu’est-ce qui en lui s’y refusait ? Aurait-il pu être un Sakharov avant la lettre ?
A. M. : Vauban a toujours été profondément loyal avec le Roi. Il l’a prouvé par les services qu’il lui a rendus et sa fidélité à sa personne même. En ce sens, il ne se comporte nullement comme un grand seigneur – style Fenelon – toujours prompt à « fronder » en cas de crise. Louis XIV en avait pleinement conscience. D’où leur liberté de relations pendant près de 50 ans, et les « dissidences » de Vauban tolérées et même parfois acceptées par un roi bien conscient de l’originalité du personnage.
C&R D. : Vauban partagé entre sa fidélité au roi et le bien public : quelle place occuperait-il aujourd’hui politiquement ? Existe-t-il des Vauban aujourd’hui ?
A. M. : La question suscite nécessairement l’anachronisme, rien n’étant comparable aujourd’hui.
Mais dans le fond, voilà un grand commis qui prend le monde tel qu’il est, l’analyse avec méthode, et propose des réformes trempées dans le réalisme et de fortes convictions. Il n’est pas, à ce titre, vraiment révolutionnaire, et ne rejette pas la proximité du pouvoir.
La démarche serait-elle aujourd’hui sociale démocrate ? Avec Pascal Lamy, Dominique Strauss-Kahn ou Martin Hirsch… Pourquoi pas ?
C&R D. : Le thème de votre ouvrage est-il une passerelle avec le temps présent ? N’y a-t-il pas un appel aux convictions et au courage des grands commis de l’Etat, courtisans ou pressés de devenir fermiers généraux ?
A. M. : Oui, bien sûr. Mais aujourd’hui les grands commis de l’Etat ne sont précisément perçus comme tel que parce qu’ils sont honnêtes et peu dépendants des pouvoirs. Je crois que notre haute fonction publique est relativement exemplaire dans le monde. Mais que les risques permanents de sclérose de notre société imposent, au-delà du talent et de l’intégrité, des formes d’engagements courageux que Vauban a su adopter avec opiniâtreté et parfois « imprudence » comme le relevait Fontenelle dans son éloge funèbre à l’Académie des Sciences.
C&R D. : Connaissons-nous tout de Vauban ? Vous suggérez que dans les dernières vingt années de sa vie, « rentré dans le rang », il a beaucoup écrit et que ses réflexions, conservées aujourd’hui dans des fonds privés, pourraient révéler de grandes surprise ?
A. M. : Effectivement, nous ne connaissons pas tout de Vauban. Il a beaucoup écrit et tout n’a pas encore été exploité car on s’est beaucoup « polarisé » sur les écrits du commissaire général aux fortifications en matière d’architecture militaire. Mais le personnage est loin d’avoir livré tous ses secrets et toutes ses richesses.
Il y a des écrits aux archives du Service Historique de la Défense, à Vincennes. Tout n’a pas été exploité. Il y a les manuscrits des archives privés du Fonds Rosanbo, en Bretagne. Ont été récemment extraits de ces archives les différents mémoires que Vauban avait réunis sous le titre des « Oisivetés », et qui ont fait l’objet en 2007 de la publication que j’évoquais. Ce fonds privé a été microfilmé (Archives Nationales) mais n’a pas été entièrement exploité et, de surcroît, est actuellement en péril... Il y a encore des archives privées largement inexplorées jusqu’à présent, au château d’Ussé, en Touraine, appartenant aux descendants de Charlotte d’Ussé de Valentinay, seconde fille de Vauban. J’ai enfin appris que les archives départementales de la Nièvre disposaient aussi de correspondances de Vauban...
Tous ces fonds inexploités ou même inexplorés peuvent nous réserver des découvertes exceptionnelles sur Vauban et... Louis XIV !
Propos recueillis par Paul Minelle
Septembre 2010
Originaire
de Castelnaudary (Aude), Alain Monod, après des études d’histoire, de
sciences politiques et de droit, a été avocat au barreau de Paris
pendant huit ans. Il est avocat au Conseil d’État et à la Cour de
cassation depuis 1984.