Cibles & Réseaux Dirigeants : Pourquoi présenter une image aussi pessimiste des relations internationales au début du XXI siècle à un moment où les menaces qui pèsent sur le monde sont tout de même incomparablement moins graves que celles de la guerre froide ?
Thérèse Delpech : En un sens, il est certain que la guerre froide faisait peser une menace incommensurable avec tout ce que l'on peut connaître, puisqu'il y avait un risque d'anéantissement de la planète en cas de conflit nucléaire. Mais ce conflit n'a pas eu lieu, et ceci en partie parce que le nombre des acteurs était limité (les camps Est et Ouest), et qu'ils ont pris assez tôt la mesure des responsabilités qui accompagnaient leur immense pouvoir de destruction. C'est ainsi que des discussions régulières ont fini par se tenir et qu'elles ont donné lieu à maints accords de contrôle des armements (missiles et têtes nucléaires) pour éviter que l'un des adversaires se trouve dans une position de supériorité telle qu'il puisse être tenté par une attaque en croyant à la victoire. Aujourd'hui, les nouveaux acteurs nucléaires, comme Kim Jong Il ou Ahmadinejad ressemblent beaucoup plus à Fidel Castro - dont on sait maintenant qu'il était prêt à déclencher un conflit nucléaire en 1962 au moment de la crise des missiles de Cuba - qu'à John Kennedy ou à Nikita Kroutchev. En outre, il y a l'effet du nombre : les acteurs nucléaires tendent à devenir beaucoup plus nombreux avec le phénomène de la prolifération. Il est donc beaucoup plus difficile de contrôler les événements qu’entre deux adversaires principaux. Enfin ces pays se trouvent dans des zones qui ont connu de nombreux conflits au XXème siècle, comme le Moyen Orient, l'Extrême Orient, et le sous continent indien, dont certains ne sont pas résolus (Israël-pays arabes ; question du Cachemire, péninsule coréenne). Tout ceci sans parler naturellement des nouvelles formes de terrorisme, dont tous les pays occidentaux s'accordent à penser qu'elles peuvent désormais avoir une forme non conventionnelle et utiliser des armes chimiques, biologiques ou radiologiques. Je ne vois rien qui porte à l’optimiste dans ce tableau, pourtant objectif, même si l’avenir n’est pas écrit et si l’histoire montre qu’elle suit en général des trajectoires qui ne sont pas linéaires.
C&R D. : Le cœur des affaires stratégiques n'est plus l'Europe mais l'Asie ; quelles en sont les conséquences pour nous ?
T. D. : L'Europe peut se réjouir de ne plus être au cœur des affaires stratégiques, car ceci signifie qu'elle n'a plus à craindre constamment d'être au centre d'un conflit éventuel entre l'Est et l'Ouest, comme au temps de la guerre froide. Si cette guerre était par malheur devenue chaude, on aurait vu la différence. En effet, les affaires stratégiques sont de plus en plus des affaires asiatiques, si l'on entend par là un immense territoire qui s'étend du Moyen Orient au Japon. C'est la raison des nombreuses questions sur l'Iran, l'Inde, ou le Pakistan, de l'augmentation des dépenses militaires de la Chine, de l'aventurisme nucléaire de Kim Jong Il et des inquiétudes du Japon concernant la protection américaine au XXIème siècle. Pour l'Europe, ceci veut d'abord dire qu'elle doit s'intéresser davantage à l'Asie, et ceci non seulement sous l'angle économique. Or, si l'on compare l'ampleur de vue d'un Paul Valéry sur ce sujet et celle que présentent aujourd'hui des observateurs qui disposent de beaucoup plus de moyens d'information, on est frappé par l'étroitesse de la vision contemporaine des Européens. C'est attristant. Surtout que si les questions stratégiques les plus sensibles dérapent en Asie, par exemple à Taiwan, il ne faut pas s'imaginer que les Européens pourront rester au balcon. Ce ne seront pas seulement les affaires et les finances qui en subiront les conséquences.
C&R D. : Vous insistez beaucoup sur le rôle de la mémoire historique. Les media ne la rendent-ils pas plus fragile en amenant chaque jour de nouveaux événements qui ne sont souvent reliés ni entre eux ni au passé ?
T.D. : La mémoire historique est importante non pas parce que l'histoire se répète - ce n'est pas le cas - mais parce qu'elle comporte des leçons, aussi précieuses dans la vie collective que dans la vie individuelle. Par exemple, on sait d'expérience qu'il est dangereux de laisser traîner ou pourrir les crises, qu'il ne faut pas céder au chantage, que le surarmement prépare souvent un conflit… En tire-t-on des conséquences ? Je n'en suis pas sûre. On a trop tardé dans les Balkans et les crises nucléaires avec la Corée du Nord et l'Iran durent depuis des années. Pourquoi ne pas avoir agi plus tôt? Pourquoi ne pas demander des comptes à la Chine qui augmente depuis plus de dix ans ses dépenses de défense de 10% et plus et qui a adopté son dernier budget de défense avec une augmentation de 18%? Pourquoi ne pas lui dire que ses menaces permanentes d'usage de la force à l'égard de Taiwan sont incompatibles avec son statut de membre permanent du Conseil de Sécurité? Quant aux media, il est vrai qu'une nouvelle chassant l'autre, le sens même de la continuité historique en est affectée, ce qui ne favorise pas l'analyse. En un sens, nos ancêtres de la fin du XIXème étaient paradoxalement mieux outillés pour comprendre l'actualité que nous ne le sommes devenus.
C&R D. : La dimension morale des affaires politiques et des relations internationales n'a jamais beaucoup convaincu. Vous semblez pourtant y voir un élément déterminant.
T.D. : C'est une des leçons principales du XXème siècle : le mépris de la morale conduit à des catastrophes historiques sans précédent. Ceux qui n'ont pas compris cela n'ont rien compris aux guerres et aux révolutions qui ont ravagé la planète au siècle dernier. Le machiavelisme de masse qui a prévalu a eu des conséquences si considérables qu'il ne devrait plus être possible de douter de ce lien. Mais comme l'expérience historique est très fragile, c'est une leçon que l'on est toujours prêt à oublier. Elle n'en est pas moins juste pour cela. Et c’est peut-être cette prise de conscience qui a conduit à la nomination de Bernard Kouchner à la tête du ministère des affaires étrangères, où j’espère vivement qu’il ne reniera rien de ses engagements passés, y compris quand il s’agit de grands pays comme la Chine ou la Russie. Madame Merkel a abordé la question de la dégradation des droits de l’homme à Pékin. Je ne vois pas que l’Allemagne ait eu à en subir des conséquences. Au contraire, la chancelière s’est fait respecter. Quant à la Russie, le président de la République, dans un style assez peu diplomatique, a évoqué sa « brutalité ». Il faut en tirer des conséquences et abandonner les rêves de partenariat stratégique avec un pays de plus en plus xénophobe et anti-occidental.
C&R D. : Se contente-t-on aujourd'hui de retarder les crises ?
T.D. : C'est en tout cas le sentiment que l'on a en regardant les relations internationales depuis la fin de la guerre froide. Pour reprendre l’exemple précédent, on va droit vers une nouvelle crise avec la Russie, qui a des ambitions de plus en plus contraires à nos intérêts et des idées de revanche explicites - comme si nous étions pour quoi que ce soit dans la faillite du système communiste - mais c'est encore un sujet tabou dans toute une partie de l’Europe. Pour l’Iran, la volonté de Téhéran d’acquérir l’arme nucléaire me paraît beaucoup plus affirmée que celle des pays qui disent vouloir l’en empêcher. Il y a maintenant cinq ans que l’on demande à l’Iran de suspendre ses activités d’enrichissement et de retraitement, sans le moindre résultat, malgré trois résolutions unanimes du Conseil de Sécurité dont deux comportent des sanctions. Il faut passer d’urgence à un stade de sanctions hors Conseil beaucoup plus contraignantes sur le plan financier et celui des investissements, si l’on veut éviter et la bombe et la guerre. Sinon, on risque d’avoir l’une et l’autre. Enfin, en Corée du Nord, malgré les propos optimistes de certains commentateurs sur l’accord signé en février 2007 avec ce pays, rien n’est réglé, pas même la fourniture d’une information sur les quantités de plutonium ou d’armes produites, pour ne rien dire des conditions de démantèlement de ces dernières. Il est très probable qu’une partie de la tactique actuelle de Pyongyang ait un lien avec les élections présidentielles de Corée du Sud en décembre 2007, car le leader de l’opposition, qui adopterait une politique plus ferme et plus soucieuse de résultats concrets, a des chances de gagner si l’on en croit les sondages actuels. Il faut donc pour Pyongyang tenter de l’affaiblir, en faisant quelques gestes mineurs ou rhétoriques de bonne volonté. En fait, on laisse un petit pays qui ne peut même pas nourrir sa population menacer le reste de la planète. C'est tout de même une curieuse image du monde qui est ainsi fournie.
C&R D. : Que préconisez-vous ?
T.D. : Regarder la réalité en face. Nous vivons dans un monde très dangereux. Il requiert de la lucidité, du courage, et des nerfs solides. C’est tout ce que je souhaite à mes contemporains.
Propos recueillis par Paul Minelle.
Mars et Septembre 2007
Thérèse Delpech, professeur agrégé de philosophie, directeur des Affaires stratégiques au Commissariat à l'énergie atomique (CÉA) et chercheur au Centre d'études et de recherches internationales (CERI) est une spécialiste mondialement reconnue des questions stratégiques. Elle a publié « L'Héritage nucléaire » (Complexe, 1997), « La Guerre parfaite » (Flammarion, 1998) et « Politique du chaos » (Le Seuil, 2002), ainsi que de nombreux articles dans Commentaire, Politique Internationale, Politique Etrangère, Survival, sur des questions stratégiques et de défense.