Cibles & Réseaux Dirigeants : Est-il naturel à l'homme de chercher sa route ou son utilité ?
Jean-Claude Guillebaud : En théorie, tout homme est en quête de sens, à la recherche d'un but, d'une justification. Dans la pratique, c'est vrai, le travail dévore le temps des hommes, et le souci, la « tâche », la responsabilité... On ne peut pas vivre en permanence dans le « ciel des idées ». Nous savons toutefois, qu'à tout moment, un accident de notre vie - deuil, maladie, peine profonde, échec, abandon - peut nous ramener à l'essentiel. Le reste du temps, ce souci, nous le « déléguons » en quelque sorte. C'est bien pour cela que les intellectuels, au-delà de tout narcissisme, peuvent avoir une fonction. Ils sont les guetteurs, les sentinelles sur les remparts. Michel Serres avait dit qu'un écrivain assumait un rôle d'utilité publique : au service des autres, il veillait sur le sens des mots.
C&R D. : Est-ce là le terrain exclusif des intellectuels, ou n'y a-t-il pas aussi une place à ré-inventer pour l'homme d'action ?
J.-C. G. : Non, bien sûr, ce terrain-là n'appartient pas aux intellectuels, si l'on entend ce mot dans son sens « corporatiste ». Parfois, ce sont des hommes d'actions, des entrepreneurs qui savent « inventer » du sens, ou exprimer ce qui jusque là ne l'avait jamais été.
C&R D. : Faut-il de nouveaux prophètes pour renouer avec l'audace de la pensée et de l'action chez les judéo-chrétiens ?
J.-C. G. : Le mot prophète est peut-être excessif, sauf à dire que, en effet, nous avons besoin de démarches « prophétiques », c'est-à-dire soucieuses de réfléchir à l'avenir à long terme, au devenir de nos sociétés et de la tradition judéo-chrétienne dans le « moment » d'une extraordinaire mutation. Le judéo-christianisme garde des choses essentielles à dire à une modernité mondiale qui s'origine assez largement en lui.
C&R D. : Et la modernité mondiale qui s'invente (très marquée de matérialisme inégalitaire) ne peut-elle offrir à d'autres cultures des occasions qui peuvent les dispenser de céder à l'ouverture humaniste que propose l'héritage judéo-chrétien ?
J.-C. G. : Les « autres cultures » dont on parle si souvent, sont en réalité largement imprégnées - déjà - de cette « culture universelle » marquée par son origine occidentale et - donc - judéo-chrétienne. C'est le cas de l'Inde : Gandhi et Nehru étaient influencés par le christianisme. C'est le cas de la Chine : la « réinvention » du confucianisme, aujourd'hui, passe souvent par des auteurs, notamment des sinologues... américains. On pourrait prolonger les exemples. A mes yeux, nous sommes en train de vivre non pas un « choc des civilisations » mais un extraordinaire métissage de celle-ci. Dans ce métissage planétaire, le ferment judéo-chrétien est bien plus actif qu'on ne le croit.
C&R D. : L'enseignement des religions est-il le meilleur ferment de la démocratie ?
J.-C. G. : Le religieux en général fait partie intégrante des cultures et des « mémoires » humaines. Le risque d'une société mondiale qui aurait « perdu la mémoire » de ses origines, c'est de laisser le champ libre aux pensées magiques, aux sectes, aux manipulateurs de tout acabit. Ce n'est pas un hasard si les Chinois, aujourd'hui, réapprennent les enseignements de Confucius, si les Indiens s'intéressent à nouveau aux védas ou aux upanishads et si, en Occident, on note un regain d'intérêt pour la tradition, disons « abrahamique » (judaïsme, islam, christianisme).
Pour un chrétien, il est évident que la démocratie a quelque chose à voir avec le message évangélique. Pour se moquer, Nietzsche disait : « La démocratie, c'est le christianisme devenu nature ». Derrière la moquerie, il y avait une forme d'hommage.
C&R D. : L'apprentissage des codes culturels et religieux des « autres » peut-il conduire naturellement à la tolérance et à la convergence vers un « humanisme pluriel unifié » ? Cette ambition sociétale n'est-elle pas mise en risque par la logique prosélyte qui découle de l'enseignement des religions ?
J.-C. G. : Le souci d'ouverture à « l'autre », le refus du dogmatisme fermé et prosélyte, c'est un principe qu'il faut appliquer à toutes les croyances, et pas seulement aux croyances religieuses. En effet, le dogmatisme, la fermeture, le « cléricalisme » menacent toutes les croyances, qu'elles soient politiques, philosophiques, économiques, etc. Il faut donc résister à tous les dogmatismes, parmi lesquels, il y a le dogmatisme religieux.
C&R D. : Qu'est-ce que réussir sa vie quand on est dirigeant d'entreprise ?
J.-C. G. : C'est justement d'être fidèle à ses convictions en retrouvant le véritable sens du mot « entreprendre », synonyme d'audace créatrice et de vision à moyen et long terme. C'est, me semble-t-il, être capable de refuser la « tyrannie de l'urgence », du court terme, du bénéfice sans risque. Un entrepreneur, c'est celui qui assume les risques qu'il prend en innovant. Le contraire, en somme, de « l'économie Casino ».
C&R D. : Mais quel que soit le type de société civile et politique, celui qui détient le pouvoir dans les situations difficiles, c'est le capital. De ce fait, y-a-t-il une vraie liberté pour les dirigeants ?
J.-C. G. : Pour le moment, c'est incontestable, la « financiarisation » de l'économie mondiale donne une primauté excessive - et dangereuse - aux logiques du capital, aux logiques boursières, c'est-à-dire aux actionnaires. On donne une priorité absolue au « share holder values » (les actionnaires) au détriment des « stake holder values ». C'est ce qui fait craindre à certains auteurs libéraux que le capitalisme finisse par s'auto-détruire.
C&R D. : Où est la frontière du privé et du professionnel dans les convictions et les engagements du dirigeant ?
J.-C. G. : Ce sont les jeunes, nos enfants, qui répondent le mieux à cette question. En effet, ils n'acceptent plus le « moralisme » autoritaire venu d'en haut, et qui reste au stade du discours, de l'injonction. En revanche, ils ont tendance à respecter spontanément celui qui « vit comme il pense », qui habite vraiment ce qu'il dit, qui ne triche pas avec lui-même, ni avec les autres.
C&R D. : N'y a-t-il pas une « obligation d'affirmer » qui traduirait le souci du dirigeant d'assurer la pertinence de son message personnel ?
J.-C. G. : Oui, bien sûr, il est important que chacun annonce clairement la couleur en disant explicitement, quelles sont ses valeurs, ses convictions, ses préférences. Cela ne veut pas dire qu'il voudra les imposer à toute force. Au contraire, cette clarté rend le vrai dialogue possible.
Propos recueillis par Paul Minelle.
Décembre 2007
Jean-Claude Guillebaud, écrivain, journaliste, essayiste, connu pour ses apports importants dans le monde des idées, Lauréat du Prix Albert Londres.