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Interview exclusive de Laurent Renard

Laurent RenardMaster en "Programming Science" (Paris), MBA Multinational (New-York, Tokyo), HEC Executive MBA-CPA, PhD Psychology (Londres), Laurent Renard a exercé des responsabilités de direction dans des groupes de NTIC (Vivendi, Ascom, Digitas Londres, etc.), et a dirigé pendant 3 ans le Réseau HEC Executive MBA-CPA. Il est Directeur Associé de Jefferson Partners et a publié en 2007 "Le guide des clubs, cercles et réseaux d'influence " (Ed. Les Echos-Pearson).

Homme de réflexion et de prospective, il propose un nouvel outil d’analyse stratégique, complémentaire des outils classiques (Arthur D. Little - maturité secteur, McKinsey - attrait marché, Boston Consulting Group - parts de marché) et le premier qui soit spécifique au monde Internet.

Laurent Renard nous offre la version numérique de son ouvrage "Stratégie Internet : MAO® et (r)évolutions" : télécharger.

Nous avons eu le plaisir de le rencontrer.

Cibles & Réseaux Dirigeants : La présence sur Internet des individus en tant que personnes privées est-elle inéluctable au point de devenir « obligatoire » ? L’accès à l’identité numérique peut-il rester du libre-choix des hommes ? L’homme pourra-t-il vivre sans se soumettre au « tout connecté » ?

Laurent Renard : Il sera de plus en plus difficile de ne pas avoir d’identité numérique, et de plus en plus dangereux de ne pas en avoir une gestion proactive. Ne pas avoir de présence numérique (email, accès internet et réseau social) sera plus handicapant dans quelques années que de ne pas avoir de téléphone aujourd’hui (vie citoyenne, professionnelle et même relationnelle… à moins de ne fréquenter que des gens qui sont anti numériques…ce qui peut devenir sclérosant).

C&R D. : La société du « tout Internet » créera-t-elle des masses d’exclus (pauvres, populations de seniors marginalisés par l’isolement social ou la maladie) pour les 20 prochaines années ?

L. R. : La véritable fracture deviendra numérique, car le numérique ouvre de plus en plus sur tout le reste (éducation, relations, travail, etc.).

Les seniors seront de plus en plus intégrés dans ce monde numérique qui pourra être une aide pour vaincre leur isolement social et les assister dans le traitement et l’accompagnement de leur maladie.

En ce qui concerne les populations pauvres, il faut louer les initiatives qui visent à donner accès à Internet à tous. Le projet américain du portable XO à 100$ est intéressant car il permet d’en recevoir un si vous en achetez deux (le second est envoyé dans les pays en voie de développement).

De même que la télévision a contribué au désenclavement et à la démocratisation de certains pays, Internet devrait avoir un rôle encore plus positif quand au recul de l’obscurantisme sur la planète, et notamment à la progression des systèmes démocratiques.

C&R D. : La relation « foisonnante » que génère Internet aujourd’hui conduit les utilisateurs à passer plus de deux heures 30 par jour devant leur écran. Le « tout Internet » de demain ne créera-t-il pas un monde orwellien de cyber-dépendants ?

L. R. : Plutôt que de voir ce que l’on perd, regardons aussi ce que l’on gagne et jugeons le différentiel. Si ces 2h30 permettent d’être plus performant dans vos obligations, d’être plus ouvert sur le monde et les autres et de prendre plus de plaisir en accédant plus facilement aux contenus qui vous plaisent, ce temps n’est pas une dépendance ; c’est même celui qui, aujourd’hui, vous ouvre vers le plus de possibilités.

Le vecteur n’est pas la finalité. Il ne faut pas refuser d’utiliser le téléphone sous prétexte que certaines personnes y racontent des choses futiles pendant des heures.

C&R D. : Les plateformes de mise en contact de masse et de réseaux sociaux comme Google, Facebook, sont elles appelées à un monopole de fait ? N’y aura-t-il pas place pour des initiatives segmentées vers des consommateurs et des annonceurs qui deviendront plus exigeants ?

L. R. : En matière de réseaux sociaux, il existe incontestablement une prime au leader qui devient le standard, pour trouver quelqu’un et être visible soi-même. Pour embrasser la diversité humaine et le besoin de cloisonnement des différentes activités sociales (famille, amis, relations, professionnel, etc.), il devra permettre de segmenter efficacement les contenus et les centres d’intérêt.

Il existera toujours une place pour des niches regroupant des « tribus » (libertaires, snobs, etc.). Le standard des réseaux sociaux, qui pourrait bien être Facebook, deviendra en quelque sorte le nouvel OS « relationnel » (comme le furent DOS et Windows pour l’informatique traditionnelle).

C&R D. : La production collaborative et l’intelligence communautaire, illustrées par la communauté Wikipedia, a déjà fait apparaître des insuffisances dans le domaine du contrôle des contenus, dont la cohérence, l’intégrité scientifique et historique, sont souvent discutables. N’y a-t-il pas là un risque d’appauvrissement et danger de dérives et de manipulations ?

L. R. : La richesse des contenus apportée par le collaboratif se doit nécessairement d’être accompagnée d’une capacité à :
- trouver l’information (utilisation de Google et connaissance de sites agrégateurs de contenus)
- discriminer la meilleure information car l’abondance oblige au choix (recoupements et validation des sources)
- reconnaître les processus de manipulation (donc, en les apprenant)
Mais, pour autant, la richesse apportée par le web collaboratif est infiniment supérieure à ses imperfections, qui de toute manière s’autorégulent avec le temps, car le collaboratif fonctionne aussi très bien pour éliminer le négatif.

C&R D. : La protection de l’identité (sécurité des personnes, non diffusion des données personnelles, protection des données sensibles) pose déjà problème sur Internet, notamment pour ce qui concerne les enfants : comment relever les défis que cela posera dans un monde « multi-connecté » ?

L. R. : En ayant une gestion proactive de son identité numérique pour contrôler la cohérence de ses propres contenus et contrôler les contenus produits sur soi à son insu. La règle de base est de ne jamais publier une information qui, sortie de son contexte, pourrait être utilisée à votre encontre.

Nous entrons dans un monde ou nous devrons assumer et supporter tous nos actes numérisés du passé (engagements, dérapages, etc.). Cela comporte du positif comme du négatif, mais ne supporte en aucun cas la naïveté.

Déplorer ce phénomène est bien, seul le gérer est efficace car, avec Internet et le numérique, la problématique est mondiale et un seul état « paradis numérique » anéantira toujours toutes les règlementations des autres pays.

C&R D. : La gratuité, aujourd’hui centrée sur le coût (à la marge) des communications, n’est-elle pas un phénomène transitoire, nourri du seul déplacement de recettes publicitaires sur les fournisseurs de contenu ?

L. R. : Le phénomène du Gratuit concerne tous les contenus numériques (musique, image, vidéo, programme) et pas seulement les télécommunications sur IP. Il a fait ses preuves (Google, utilisé par tous gratuitement, et qui est une société riche et puissante). Il est durable car aujourd’hui le monde économique est plus intéressé par notre capacité potentielle de consommation que par notre individualité (ce que l’on ne peut que regretter mais que l’on se doit d’intégrer) et que, dans nos économies d’offre saturée, la publicité, notamment en ligne, sera en perpétuelle augmentation dans les prochaines années.

C&R D. : Quelles sont, suivant votre modèle d’analyse stratégique MAO, les principales motivations d’une présence sur Internet ?

L. R. : Le modèle d’analyse stratégique Internet MAO® décrit les 3 motivations primaires d’une présence sur Internet : Money (gagner de l’argent), Awareness (développer sa notoriété) ou Opinion (diffuser un message/opinion). Ces 3 stratégies primaires peuvent se combiner dans des stratégies à 2 ou 3 phases pour former les 15 stratégies MAO® types possibles, qu’elles soient pures, directes ou indirectes, et déterminées chacune par des coefficients propres à chaque secteur.

C&R D. : Que recouvre le concept de « don profitable» que vous développez ?

L. R. : Vous pouvez aujourd’hui donner du texte, des images, des photos, des vidéos, des programmes, des liens Internet utiles et non seulement ce don ne vous appauvrit pas, mais en plus, il développe votre notoriété (AwarenessMAO) auprès de celui qui reçoit, vous permet éventuellement de faire passer un message (OpinionMAO) et, d’une certaine manière, fait du receveur votre « obligé », permettant éventuellement, dans un second temps, de transformer cela en avantages financiers (MoneyMAO), complétant en cela la trilogie du modèle stratégique MAO®. Ce concept oxymore, « don profitable », est prometteur pour l’avenir de l’humanité, et plus encore pour l’humanisme, qui est notre avenir.

C&R D. : Pourquoi, d’après-vous, la valorisation de l’Art va être profondément bouleversée dans les prochaines années ?

L. R. : La valorisation de l’Art repose essentiellement sur la notion d’original et de copie (beaucoup de gens trouvent une toile chère beaucoup moins intéressante lorsqu’ils apprennent qu’elle existe en 5 000 exemplaires, alors qu’ils la croyaient unique l’instant d’avant). La montée en puissance de la production artistique numérique, et la perte induite de la notion d’original, entraine inéluctablement cette remise en cause des valorisations.

Pour le fond d’Art « classique » physique existant, deux écoles existent : ceux qui jugent le sens d’une œuvre et ceux qui jugent la beauté et l’émotion dégagées. Les premiers trouvent autant de force à une photo numérique de qualité qu’à la toile originale, les seconds ne sont crédibles à préférer l’original à une photo numérique que s’ils sont capables de distinguer l’original d’une copie de cette peinture ; ce qui est le cas de moins de 1% des amateurs d’art. Bill Gates, qui peut pourtant tout s’acheter, ne s’y est pas trompé et projette depuis plus de 10 ans des photos des plus belles toiles du monde sur les écrans numériques de sa villa.

Cette remise en cause poussera les collectionneurs à devoir clarifier leurs motivations réelles (souvent inavouées aujourd’hui) qui sont, soit le placement financier, soit la valorisation de l’ego ou… l’appréciation pure (que ce soit pour la beauté/émotion ou le sens). Certaines formes d’Art non numérisables seront bien évidemment épargnées (sculpture).

C&R D. : Vous annoncez une prochaine révolution dans la téléphonie mobile, de quelle nature sera-elle ?

L. R. : La publicité en ligne est en croissance exponentielle et finance de plus en plus de « business models » basés sur le Gratuit. Dans nos sociétés d’offre saturée, la publicité est le seul moyen de pousser à toujours plus consommer en créant des besoins artificiels (pour le malheur de l’écologie de notre planète).

Avec 1 milliard d’ordinateurs et 3 milliards de téléphones mobiles, la généralisation de l’Internet sur les téléphones mobiles multipliera potentiellement par 3 les revenus tirés de la publicité. Si l’on ajoute le fait que la disponibilité de l’utilisateur sur un ordinateur est de 4h/jour alors qu’elle est de 16h/jour sur un téléphone mobile, vous arrivez à un coefficient multiplicateur potentiel de 12 (3x4) sur le marché de la publicité. Même si ce coefficient ne s’avère être que de 6, cela pourrait permettre à certaines sociétés (type Google qui tire 99% de ses revenus de la publicité en ligne) d’intégrer les coûts des supports (téléphones mobiles) et des contenus (communications) des téléphones mobiles, pour accéder à cette hausse de leurs revenus (comme cela a déjà été réalisé dans la presse papier avec l’apparition des quotidiens gratuits, rentables alors que presque tous les payants sont en déficit).

C&R D. : Pourquoi, d’après-vous, est-il crucial qu’Internet soit autorisé pour tous les examens et concours ?

L. R. : Les examens et concours sont censés sélectionner les meilleurs or ce n’est plus le cas si l’on interdit aux candidats un outil crucial (Internet) dont ils pourront bénéficier tout au long de leur vie professionnelle et qui sera un fort facteur de différenciation entre eux. Sur un candidat A maîtrisant parfaitement Internet mais faisant 2 fautes d’orthographe et un candidat B numériquement inculte mais parfait en orthographe, toute chose étant égale par ailleurs, notre système actuel sélectionnera le second alors que c’est le premier qui a toutes les chances d’être le plus brillant dans sa vie professionnelle. Ce système est donc une aberration car il en vient à sélectionner les moins bons, ce qui est un comble pour un système de sélection.

C&R D. : Quelles sont les conséquences du passage d’une société de la Rareté à une société de la Relation ?

L. R. : Alors qu’auparavant (dans une société de la Rareté), il était profitable d’être le seul à posséder une innovation (calculatrice), aujourd’hui (dans une société de la Relation), plus le nombre de possesseurs d’une innovation est important plus cela est profitable individuellement (téléphone, Internet).

C&R D. : Le tout numérique, ses magasins et ses mondes virtuels, ses réseaux sociaux impalpables, ses flots de textes envahissants nous fascinent par leur nouveauté. Mais quid du sourire de la libraire et de l’odeur des pommes dans le grenier ?

L. R. : Le luxe de demain sera de pouvoir vivre les événements dans le monde physique et le virtuel sera réservé à ceux qui ne pourront se l’offrir dans la vie réelle (voyages, théâtre/opéra, rencontres, sexe, etc.). C’est pour cela que le « sourire de la libraire et l’odeur des pommes dans le grenier » existeront toujours et prendront toute leur valeur en étant encore plus appréciés qu’aujourd’hui. Mais en plus, quand on sera à l’autre bout du monde en déplacement professionnel, on pourra, via son mobile visiophone, voir le sourire de sa libraire et les pommes du grenier, à défaut d'en humer l'odeur…

Propos recueillis par Paul Minelle.
Mars 2008